Professeur Jean LABBE

  • Professeur émérite
  • Département de pédiatrie
  • Faculté de médecine
  • Université Laval
  • Québec, Canada

“La création de la Société Française de Pédiatrie Médico-Légale s’inscrit, à mon avis, dans une suite logique, puisque l’on doit, aux deux spécialités qu’elle réunit, la reconnaissance de la maltraitance à enfants comme problème de santé publique. C’est un médecin légiste, Auguste-Ambroise Tardieu, qui, au milieu du XIXe siècle, fut l’auteur de la première étude sérieuse sur les agressions sexuelles touchant majoritairement des enfants et qui, le premier, décrivit ce qui fut plus tard nommé le « syndrome de l’enfant battu » [1] [2]. Son œuvre de pionnier étant demeuré sans suite, une nouvelle tentative pour alerter les médecins envers les violences physiques faites aux enfants fut effectuée en 1929. Un médecin légiste, Pierre Parisot, et un pédiatre, Louis Caussade, malgré leur étude remarquable sur les caractéristiques retrouvées chez 1 937 enfants victimes, n’eurent pas plus de succès que leur prédécesseur [3]. Il a fallu attendre encore une trentaine d’années avant que quelques pédiatres comme Nathan Neimann, Michel Manciaux et Pierre Straus, entraînés par l’exemple de médecins américains, réussissent enfin à faire tomber le déni entourant cette triste réalité en France.

Tous les professionnels impliqués en protection de l’enfance sont confrontés à la complexité de cette problématique et à la gravité de ses enjeux. Les mauvais traitements surviennent habituellement dans le secret des familles, sans témoin extérieur. Les victimes sont souvent trop jeunes pour parler, ou bien contraintes au silence, ou bien ne sont pas crues. Elles peuvent n’avoir aucun signe extérieur identifiable de maltraitance et, lorsqu’il en existe, aucun n’est réellement pathognomonique. Les fausses explications de leurs problèmes, fournies par les donneurs de soins, peuvent sembler vraisemblables. Or manquer un diagnostic, c’est laisser l’enfant dans un milieu nocif et l’exposer à des récidives de sévices. Poser ce diagnostic à tort, c’est soumettre une famille innocente à des interventions intrusives déplaisantes, risquer le retrait des enfants, voire même mettre les pseudo-agresseurs à risque de sanctions pénales. De là l’utilité, sinon la nécessité d’unir les forces médicales, pour en arriver à une meilleure protection des enfants, tout en minimisant les risques de faux positifs. Nul doute que mettre en commun le savoir, ainsi que l’expertise pédiatrique et médico-légale, permettra d’améliorer la détection et la prise en charge des victimes, et favorisera notamment les activités de formation et de recherche dans ce domaine dont l’importance n’est pas encore suffisamment reconnue. C’est pourquoi je me réjouis de la mise sur pied de cette nouvelle Société, à laquelle je suis honoré d’être associé comme membre d’honneur.”